Mon employeur avait un programme de préparation à la retraite.
J’ai assisté à toutes les réunions de ce programme l’année avant mon départ.
Non pas que j’avais déjà décidé de partir mais on offrait ces cours et j’y avais accès à ce moment-là.
D’ailleurs on nous incitait à les suivre longtemps avant que nous soyons éligible.
J’ai grandement apprécié cette activité qui est absolument essentielle avant la retraite.
La retraite est considérée comme un facteur de stress très important.
Il y a tellement de choses qui se produiront auxquelles nous ne pensons pas.
Ceux ou celles qui ne participent pas à un programme de départ, doivent faire face à de nombreuses interrogations par la suite.
Même en ayant suivi ce cours, je me suis rendu compte que la réalité dépassait la formation.
Il faut l’avoir vécu pour en être conscient.
C’est pour toutes ces raisons que trois ans et demi après mon départ, je me suis décidé à écrire sur le sujet. Je suis en mesure de voir, comprendre et analyser plus facilement ce que j’ai vécu durant ces trois années. Je sens le besoin d’en parler afin de faire profiter les autres de mon expérience dans cette grande aventure.
Dans mon cas j’avais pris la décision de me séparer de ma femme quatre mois avant ma retraite. Cette séparation m’avait conduit à quitter la maison familiale pour aller vivre dans les Cantons de l’Est. Je souhaitais depuis longtemps résider dans cette région et rien maintenant ne s’y opposait. Je voyageais donc matin et soir entre ma nouvelle résidence et mon lieu de travail, ce qui me prenait environ 60-70 minutes par voyage.
J’avais déjà trois facteurs de stress importants: la séparation et le déménagement, car je ne connaissais pratiquement personne là où j’habitais maintenant et je devais me faire un nouveau groupe de connaissances en plus du transport, car voyager si loin est aussi un facteur stressant très important. En choisissant de prendre ma retraite, j’allais augmenter mes facteurs d’un autre encore plus important. La retraite représente un changement majeur dans notre façon de vivre. Je ne savais pas encore à quel point, même après en avoir discuté avec les membres du groupe de préparation à la retraite. Nous croyons très peu ce qui est dit dans le cours. Je parle pour moi, mais aussi pour plusieurs autres que je connais. Ils ont réalisé bien après être parti, à quel point le changement avait été important.
Plus qu’ils ne s’étaient imaginés.
L’isolement.
Le premier choc que je rencontrai fut l’isolement.
Je me retrouvais seul à la maison toute la journée et toute la soirée.
Personne autour, tous travaillaient et le soir, chacun avait ses occupations.
Je tentai de participer à des activités sportives comme le golf.
Les joueurs étaient tous âgés de plus de soixante-cinq ans.
Je me retrouvais parmi une bande de joyeux lurons, mais qui n’avaient rien en commun avec moi.
J’étais de quinze ans leur cadet. Ils étaient à la retraite depuis plusieurs années et ne voyaient pas les choses comme moi.
Les hommes de mon âge travaillaient tous, les femmes aussi d’ailleurs.
J’avais trouvé un emploi comme guide de voyages.
Je travaillais pour une agence qui ne faisait que des groupes de l’âge d’or.
Je me retrouvais donc encore avec des vieux qui croyaient que j’étais leur serviteur et qui étaient très exigeants envers moi.
Lorsque je ne voyageais pas, mon patron m’avait confié la direction d’un nouveau club-voyage pour les personnes seules
qu’il avait récemment fondé. Je devais trouver des nouveaux membres et le meilleur moyen nous semblait que je fréquente les déjeuners rencontre, les soirées, etc. Je fis la tournée de ces activités dans la région et constatai rapidement qu’il y avait environ huit femmes pour un homme qui participaient à ces activités. Dès qu’un nouvel homme se présentait les femmes lui sautait dessus. Elles étaient très nombreuses à se chercher un « chum ». Je réalisai qu’elles cherchaient plutôt un co-locataire, car les salaires qu’elles gagnaient étaient souvent minimes et elles cherchaient quelqu’un qui vivrait avec elles afin de partager les dépenses. Quand elles demandaient ce que je faisais dans la vie, au début, je disais que j’étais retraité mais j’ai vite compris qu’il ne fallait pas en parler. Soit elles considéraient que j’étais très riche et elles s’accrochaient à moi ou alors elles me traitaient de paresseux ou de chanceux pour qui elles payaient des taxes pour que je profite de ça. Les hommes aussi étaient jaloux de ma condition. Plusieurs m’ont fait des remarques désobligeantes, assez pour que je cesse de dire que j’étais à la retraite.
J’étais considéré comme un favorisé de la société, ce qui était quand même vrai, mais pour eux, je n’avais aucune raison de profiter de cet avantage. Ils considéraient cela comme une honte et sans savoir, disaient souvent qu’ils devaient travailler pour payer ma retraite, alors que ça ne concernait que les payeurs de taxes de la région où je travaillais et non les habitants de la région de Sherbrooke.
Dès lors je pris la résolution de ne pas dire que j’étais à la retraite et quand j’eus quitté l’agence de voyage, je commençai à dire que j’étais consultant en administration quand on m’interrogeait sur mes activités professionnelles.
Mister Nobody
Lorsque je travaillais, j’occupais un poste important. Je dirigeais une division qui se composait d’environ 150 employés. J’étais membre de quelque quinze comités, tant locaux, provinciaux que fédéraux. J’étais partout à la fois, je rencontrais beaucoup de monde et mon poste me procurait un « standing » qui me laissait croire parfois que j’étais quelqu’un d’important, même si j’essayais de ne jamais m’enfler la tête avec ça. Il demeurait un fait que j’étais connu de beaucoup de monde, qu’on m’accueillait partout comme tel et qu’il y avait de nombreuses portes qui s’ouvraient sur mon passage. Maintenant que j’étais à la retraite, plus rien de cela n’existait.
Je n’étais plus « Monsieur », j’étais « aye baquet ». Comme en plus j’étais dans une région où personne ne me connaissait ni savait ce que j’avais fait comme travail, j’étais vraiment Mister NoBody. Je réalisai cela très vite.
Il y avait un groupe de rencontre à Sherbrooke que je trouvais particulièrement intéressant puisqu’il était composé de gens dans la quarantaine, surtout des femmes, qui avaient toutes une profession dans le milieu médical, enseignant ou gouvernemental.
Elles étaient toutes très jolies, avaient une voiture, une maison ou un bel appartement et un salaire qui leur permettaient de sortir et souvent voyager. J’adhérai à ce groupe qui me permettait de rencontrer des gens, de me faire de nouveaux amis et amies et de sortir de chez-moi. Je partageais pleine de choses avec ce groupe et j’étais enchanté. Je me livrais à petites doses, tirant profit de mes expériences passées avec d’autres groupes du genre. Il y avait une cotisation à payer pour être membre et ainsi être informé des activités. Cette cotisation devenait dû à la troisième rencontre à laquelle je participais. Je devais payer à une certaine Ginette, mais cette Ginette-là n’était pas venue au quatre première rencontres et donc j’attendais de la voir pour lui remettre le dix dollars de cotisation demandé. À la cinquième visite, elle y est et viens me voir. Elle se présente et me dit tout de go:
– » Écoute baquet, si tu payes pas ta cotisation on ne t’appelleras plus. »
Je restai estomaqué, on ne m’avais jamais parlé sur ce ton auparavant. Je répondis que j’attendais qu’elle soit là pour lui remettre l’argent. Elle répliqua:
– » Il y a d’autres personnes que moi qui sont dans le conseil et qui peuvent prendre l’argent.
Faut être capable de prendre des initiatives dans la vie. »
Elle ne savait pas qui j’étais. Elle me prenait pour un idiot. Je venais de prendre une grosse leçon d’humilité même si la fille en question n’était pas très diplomate. Je venais de réaliser que plus rien ne serait pareil comme avant. Mes nombreuses années d’expériences ne valaient rien ici, pour le moment du moins.
J’étais devenu Mister NoBody.
Tomber dans l’oubli.
J’ai passé les vingt-trois dernières années de ma carrière à occuper le même bureau.
C’était toute ma vie. J’y avais mis ma sueur, mon sang.
J’aimais mon travail plus que tout et toujours je me suis senti heureux d’être là puisqu’il n’y a jamais eu de routine ennuyeuse.
Tout changeait rapidement et j’avais tellement de nombreux défis à relever que je ne voyais pas le temps passer.
J’avais eu à subir l’immobilisme de certains de mes patrons à mes débuts. Ils ne faisaient jamais confiance aux jeunes et surtout n’auraient jamais aidé un jeune à progresser en lui faisant bénéficier de leur expériences.
J’avais souffert de cet état de chose et m’étais promis d’aider tous ceux et celles qui démontrerait de l’intérêt à apprendre.
Aussi quand je devins « patron », je mis mes principes de l’avant.
J’avais beaucoup de travail et je m’entourai d’individus capable d’en faire le plus possible pour me permettre de faire autre chose de plus important. Je choisissais les meilleurs et les plus aptes à prendre des responsabilités et je leur en donnaient. J’étais exigeant.
Il fallait que ce soit fait à ma manière et au fur et à mesure qu’ils prirent de l’expérience j’en arrivai à leur laisser une grande latitude tout en contrôlant quand même. C’est ainsi que je formai plusieurs individus, hommes et femmes, qui devinrent avec le temps, mes chefs d’équipes et enfin mes adjoints. J’avais pris la direction de cette unité alors que tout était à faire ou à refaire. J’avais structuré le travail, écrit les procédures, organisé de façon à être le plus efficace possible malgré toutes les embûches auxquelles je devais faire face.
Cette unité était devenu « Ma Business Inc ». J’ai aussi montré tout ce que je savais à mes collaborateurs.
J’ai fait en sorte qu’il y ait une relève.
Je disais souvent que personne ne devait être indispensable car s’il l’était, il serait confiné au même poste toute sa vie. Pour monter dans une organisation il fallait que quelqu’un nous remplace et je mettais cela en pratique. Quand je partais en vacances, la « business. fonctionnait quand même. J’avais aussi enseigné à mes adjoints qu’il était primordial d’avoir ce que j’appelais « un cerveau collectif », soit un groupe de personnes qui peuvent nous conseiller quand nous avons des décisions importantes à prendre. Ces personnes peuvent nous aider à voir clair et à prendre la meilleure décision compte tenu de ce qu’elles nous disent et de ce que nous savons. En dernier essor c’est à nous de prendre la décision et de choisir de tenir compte des idées reçues de ce cerveau collectif.
Quand je pris ma retraite, tous les cadres en place étaient allés à mon école, avaient reçus leur formation par moi et pris leur expérience à mes côtés. Tous étaient des personnes que je respectais et que j’aimais comme des frères et soeurs. J’étais fier d’eux, de ce qu’ils avaient accomplis et de ce qu’ils pourraient encore faire ensemble. J’étais aussi très fier de moi, d’avoir réussi à former une telle équipe, exceptionnelle, efficace, expérimentée, capable de relever les nouveaux défis qui allaient leur incomber dans les années à venir.
J’avais fortement recommandé mon successeur à mon patron et malgré des réticences dans la direction il avait suivi ma recommandation. J’avais assuré mon successeur de ma disponibilité après mon départ.
J’étais prêt à l’aider, le »coacher », lui donner mon opinion sur ce qu’il aurait à faire dans l’année qui viendrait. Il y avait tant de choses que je savais mais que je n’avais pas eu le temps de lui dire avant de partir. Je voulais qu’il réussisse sans trop de mal. Qu’il puisse encore profiter de mon expérience, à distance. Il n’avait pas à dire à personne qu’il me consultait et savait très bien à quel point je pouvais être discret. Nous avions travaillé ensemble durant 21 ans dans un domaine où la confidentialité était et est encore de rigueur extrême.
Il n’avait donc rien à craindre. Il ne l’a jamais fait. En trois ans, il ne m’appela que quelques fois, au maximum cinq fois, pour parler de la pluie et du beau temps. Personne d’autre ne le fit, sauf une que j’ai toujours considéré comme une amie et même comme ma fille. Elle m’appelait, mais pas aussi souvent que je l’aurais souhaité, je dirais deux ou trois fois par année. J’avais l’habitude d’inviter mes anciens collaborateurs à un dîner de Noël chaque année. Nous allions au restaurant tous ensemble. Je considérais cela comme un symbole de fraternité entre nous qui avions partagé tant de travail et de responsabilités. Je ne sais pas si les dîners de Noël se poursuivent entre eux, mais je n’ai jamais été invité après mon départ. Ça m’a fait mal durant trois ans. Puis j’ai compris que je n’étais plus dans la course.
Quand tu ne coures plus, que tu ne couches plus à l’écurie, tu tombes facilement dans l’oubli. La vie suit son cours et seuls les gens encore actifs se reconnaissent. Je comprends maintenant encore plus pourquoi nous oublions nos morts si rapidement. Peut importe mes réalisations, j’étais tombé dans l’oubli. Cela, aucun cours de préparation à la retraite n’aurait su l’exprimer avec autant de force.
J’ai lu un jour un texte relatif au code de vie des francs-maçons, lequel m’a grandement étonné. Non pas que j’adhère à cette confrérie que je ne connais vraiment pas, mais dans ce code j’y trouvai quelques phrases réconfortantes, comme celles-ci:
Le monde n’a pas conscience des supériorités naissantes.
Prends donc la sainte habitude de souffrir le mépris de ceux qui valent moins que toi.
Pénètre-toi de cette vérité qu’il ne te sera jamais rendu justice, sinon lors de ton avènement dans la Lumière.
Il faut que tu deviennes complètement indifférent à l’opinion des hommes, ce qui est plus facile à exprimer qu’à réaliser.
Que t’importe de passer dans la foule pour une vague unité, lorsque tu as conscience de ta Royauté intellectuelle ?
Œuvre selon ta conscience, sans te soucier du résultat.
Accepte la gloire comme un fardeau, et ne la désire pas, sinon la gloire éternelle, celle des Philosophes : l’Absolu.
Si tu recherches l’assentiment humain, tu marches vers les ténèbres, tu es hors de la Voie.
Ne jamais retourner sur les lieux.
Plus jeune, je voyais les femmes en congé de maternité, venir au bureau montrer leur nouveau bébé aux compagnes et compagnons de travail. Je me disais que ce n’était pas une chose à faire. Elles dérangeaient tous les employés, certaines étaient jalouses, d’autres envieuses, d’autres encore s’en foutaient complètement. J’étais très occupé et il m’arrivait aussi de recevoir la visite d’anciens employés, retraités, qui s’ennuyaient de leur travail et revenaient hanter les corridors. Ils prenaient de mon temps précieux, me retardaient dans mon travail et je devais alors rester à faire des heures additionnelles le soir, ce qui m’obligeait à rentrer plus tard à la maison.
Je m’étais promis que je ne commettrais jamais cette erreur.
Un jour, dans un diner, j’étais assis à la droite d’un ex-dirigeant que nous ne voyions jamais dans ces occasions. Je lui fit remarquer que je ne l’avais jamais revu depuis sa retraite. Il me dit qu’en effet, il avait longtemps évité de participer aux activités mais que maintenant il avait réglé son problème. Il m’exposa alors le pourquoi de ses absences. Il avait dirigé durant cinq ans une unité qui était située au deuxième étage de l’édifice de l’entreprise qui se trouvait être dans son quartier de résidence.
Il avait pris sa retraite en janvier et avait passé trois mois en Floride.
De retour chez-lui, un matin qu’il faisait beau, il décida de prendre une marche et se rendit jusqu’à son ancien bureau. Il entra et s’engagea dans l’escalier juste à côté du poste de surveillance, sans s’identifier, habitué qu’il était d’agir ainsi depuis cinq ans.
Un jeune gardien de sécurité l’aperçut et lui cria:
– Aie bonhomme tu vas où comme ça?
Certain que ces paroles ne s’adressaient pas à lui, il poursuivit son ascension, mais le gardien rappliqua:
– Aie le grand avec le chapeau, j’te parle, où tu vas comme ca?
– C’est à moi que vous vous adressez ainsi?
– À qui d’autre, t’es tout seul dans l’escalier.
Cet ex-dirigeant rajouta:
– Je descendis les marches et allai le voir au comptoir.
Je lui demandai s’il me connaissait, il répondit que non.
Alors j’ajoutai que j’avais travaillé ici durant les cinq dernières années de ma carrière de 36 ans dans l’organisation.
J’étais le V-P de … et j’avais monté cet escalier trois à quatre fois par jour durant cinq ans sans que jamais un petit poltron de son espèce ne m’adresse la parole d’une aussi vulgaire façon. Je ne pus me retenir de lui crier:
– Va chier mon écoeurant.
Je quittai les lieux pour retourner chez-moi en pleurant tout au long de mon chemin. Ça m’a pris dix ans pour oublier.
Il confirmait de remarquable façon mon inquiétude et ma décision. Je savais que ceci pouvait arriver et qu’il serait alors trop pénible de subir ce genre d’affront. Les employés changent rapidement et ne nous connaissent pas toujours même si nous avons occupé des fonctions importantes. Nous risquons d’être blessé, vaut mieux s’abstenir.
J’ai refusé de monter au bureau un jour où j’avais dîné avec mes ex-adjoints. Mon successeur voulant sans doute me montrer ce qu’il avait fait depuis mon départ, m’offrit de monter prendre un café. Je refusai carrément. Il savait aussi pourquoi car cette philosophie, je la lui avais maintes et maintes fois expliquée. Je sais qu’il n’a pas apprécié mon refus, mais je devais penser à moi maintenant.
Je n’avais plus affaires là.
Une perte incalculable.
Qui pourrait se plaindre d’être payé à ne rien faire.
Félix Leclerc nous a dit pourtant que la meilleure façon de tuer un homme était de le payer à rien faire.
Je pense qu’il avait raison. Cependant priver un homme de mettre à la disposition de la société, sa vaste expérience, qu’il a acquise dans une organisation durant plus de trente ans, je crois que c’est aussi très dommageable. Ça l’est autant pour l’homme que pour l’organisation ou la société. Prendre sa retraite à cinquante ans alors que l’individu possède un bagage incroyable peut mettre en péril une organisation. Elle met toutefois certainement en péril l’homme qui part ainsi.
Il me semblait inacceptable que j’aille chercher du travail alors que je recevais une rente et qu’il y avait tant de chômeurs en attente d’un emploi. De plus, je pouvais maintenant entreprendre tout ce que je souhaitais faire lorsque je travaillais mais que le manque de temps m’empêchait de débuter. Je me mis à l’écriture et au piano et j’entrepris toutes sortes d’activités ludiques qui me permettaient d’être occupé au point d’avoir besoin à nouveau d’un agenda pour gérer mon temps. Toutes ces activités ne requièrent pas cependant ma vaste expérience de gestion, de relations personnelles, etc. Je me sens diminué par le fait que je possède des connaissances qui ne servent plus. Je me demande à quoi sert maintenant ma capacité à déléguer que j’ai difficilement acquise. Je n’ai plus personne à qui déléguer. Je me sens inutile. Personne ne requiert mon avis, me demande un conseil, me cherche pour occuper un poste impossible sur un conseil d’administration ou sur un comité où il y a tant de travail. J’étais indispensable et du jour au lendemain je suis devenu inutile. Je me sens comme le thon dans une boite en fer-blanc dont la date d’expiration est atteinte. Hier j’étais mangeable, aujourd’hui on me jète à la poubelle sous prétexte que je suis passé date. Que s’est-il passé au juste dans la nuit du 4 au 5 septembre pour que cela m’arrive?
Trop vieux, trop expérimenté.
Je me suis dis après un certain temps, que je pourrais sûrement trouver du travail, même si ce n’était que quelques heures par semaine. L’argent ainsi gagné servirait à me procurer un peu de luxe, de superflu, comme un nouvel ordinateur, un voyage dans le sud l’hiver ou en Europe l’été, sans toucher à du vieux gagné. Je pensais que les relations que j’avais établies durant ma carrière pourraient me servir. Absolument pas, au contraire même. Un homme de mon âge est déjà trop vieux pour obtenir un poste intéressant. De plus, il commandera un salaire trop élevé pour qu’on l’engage. Les employeurs ne voudront pas croire qu’il se contentera d’un salaire de moitié ce qu’il avait auparavant. Pire, ils auront peur de l’embaucher car ils se sentiront menacés par sa trop grande expérience. Ils savent qu’ils ne pourront pas faire de lui ce qu’ils voudront. Ils préféreront, au même salaire, embaucher un jeune qu’ils pourront mettre à leur main.
Parfois le patron potentiel est jeune lui-même, alors c’est encore pire. Il ne veut pas d’un vieux. Il croit que son expérience est périmé.
Que ce vieux ne saura pas s’intégrer ni comprendre les nouvelles méthodes de gestion. Ils craignent tous aussi que ce ne soit qu’un passe-temps et que l’investissement personnel ne saurait être trop grand pour celui qui est déjà à la retraite. Un travail à temps partiel, comme consultant, ne saurait pas plus les intéresser car eux, ils doivent se taper des soixante heures par semaine pour bien paraître auprès de leur direction. La jalousie est omniprésente partout. Mon expérience était très spécialisée. Il me paraissait impossible d’aller chercher un emploi dans un autre secteur que le mien. Je regardais les petites annonces depuis quelques temps. Je désespérais de constater que les exigences pour un poste minable et sous payé, étaient du double et du triple des miennes. Le chômage est à ce point élevé que l’on augmente inconsidérément les pré-requis pour toutes les fonctions intéressantes et pourquoi pas, si on peut se payer un détenteur de doctorat pour le prix d’un bachelier. J’en vins à me désintéresser de la chose. Je ne sortais presque plus. J’étais moins en forme et je prenais du poids. Mon intérêt étant toujours l’écriture. Je changeai d’ordinateur quand même et j’entrepris d’écrire le plus possible. Je pourrais peut-être publier un livre un jour, qui sait. Je me perfectionnais aussi en mise en page.
En réalité, je sentais que ma place était encore plus dans les activités culturelles que dans l’administration. Je m’apercevais que je ne voulais plus gérer du personnel, régler des conflits de travail, administrer des systèmes. Mais en même temps je réalisais que ma force était dans la négociation, dans le contact avec les individus, mais sur un autre plan que celui de la gestion. Je serais plutôt communicateur, tant par écrit qu’oralement. Je me voyais très bien comme formateur, comme psychologue, comme conseiller matrimonial ou comme négociateur. J’en vins à accepter que ma situation était en fait la situation idéale.
Je faisais ce que je voulais, quand je le voulais, sans contrainte, sans obligation. J’avais ce que tout individu souhaite avoir: la liberté. Pourquoi chercherais-je autre chose? Probablement parce que je suis un être humain et qu’en tant que tel, je ne suis jamais satisfait de ce que j’ai. Je crois comme bien d’autres que le meilleur est ailleurs.
La jalousie.
Je résolus alors de me consacrer à mes activités ludiques et ne plus me soucier de travailler sinon que d’accomplir des tâches autour de la maison, aider mes enfants, suivre des cours juste pour le plaisir, sans qu’il y ait un diplôme à obtenir à la fin. J’appréciais mon temps de plus en plus. Je n’avais pas d’horaire à respecter. Je me levais quand je voulais. Je me couchais à des heures impossibles, restant branché sur mon ordinateur jusqu’aux petites heures du matin. J’ai toujours préféré la nuit et c’est encore plus fort qu’avant car je peux dormir le matin. Cependant j’aime aussi voir le soleil se lever, je veux voir la journée, surtout l’été, mais je me lève très tard le matin pour récupérer un peu de sommeil. Cette liberté ne pouvait pas venir sans que je doive en payer le prix.
Je me rendais bien compte que dans mon entourage les gens trouvaient que je faisais une sacré belle vie. Je sentais qu’on m’enviait, je percevais des signes dans le comportement, dans les gestes, les paroles des amis, de mon entourage. Comme j’étais libre dans la journée, je pouvais arriver à l’improviste chez un tel dont la femme était à la maison, ce que je ne faisais pas toutefois. Je perdis un ami que j’avais depuis vingt-sept ans, parce que soudainement, dans son andropause, il s’est mis à devenir jaloux, croyant que je pourrais lui voler sa femme. Pauvre de lui, elle était comme ma soeur, lui comme mon frère, je n’aurais jamais osé faire ça. Il savait très bien qu’elle n’était pas mon genre en plus. J’ai ensuite perdu un autre ami de vingt-trois ans d’ancienneté parce que j’ai eu le malheur de lui dire, un soir qu’il m’avait fait trop boire avec lui, que je pensais qu’il était jaloux de ma situation alors que lui ne pouvait se permettre d’arrêter même s’il était pratiquement millionnaire.
Il ne l’a pas pris. Est-ce parce que j’avais misé juste. Un ami c’est celui qui peut entendre ce que tu ne veux pas dire et dire ce que tu ne veux pas entendre. C’est ainsi que je considérais l’amitié.
Depuis ma séparation, j’avais rencontré quelques femmes intéressantes. Une entre autre me fit un effet foudroyant. Elle me plaisait énormément. Elle avait plusieurs qualités que je recherchais chez une future compagne. De plus elle était extrêmement belle à mes yeux. Nous sortîmes ensemble durant cinq mois. J’aurais tout fait pour lui plaire. J’allais passer les fins de semaine chez-elle. C’est ce qu’elle préférait puisqu’elle travaillait à sa résidence le samedi matin. J’arrivais tôt, alors qu’elle était déjà au boulot, recevant des clientes.
Je lui préparait du café. Je préparais le dîner. Je repartais le lundi parfois le mardi matin. Un jour ce fut le drame. Elle ne pouvait plus me supporter. En fait elle ne pouvait plus supporter que j’aie assez de temps pour faire toutes sortes de choses pour elle, pour la gâter. Elle ne pouvait supporter que je n’aie pas à travailler.
Plus tard, un an et demi après cette relation, j’en connu une autre que j’aimais aussi beaucoup. Elle non plus ne pouvait supporter le fait qu’elle ait à travailler toute la semaine et soit obligée de faire son ménage les fins de semaine, de même que sa commande d’épicerie et sa bouffe de la semaine etc. alors que moi je pouvais faire tout cela la semaine. Elle se conduisit de façon à ce que je la quitte.
Je voulais une femme qui soit contente pour moi, non pas jalouse de mon temps libre. Dans le cours de préparation à la retraite, les conjointes étaient mises en garde à ce sujet. Moi j’étais seul à mon cours mais de toute manière mes nouvelles conjointes n’auraient pas toutes suivi ce cours. Elles ne comprenaient pas le phénomène d’un homme disponible. Les femmes sont aussi bizarres que les hommes. Elles veulent un homme autonome, disponible, mais quand elles l’ont, elles le trouvent trop encombrant.
Je suis donc encore seul et c’est seulement ainsi je crois qu’il me sera facile de vivre. Pourtant j’aime la compagnie des femmes et je souhaiterais bien rencontrer une compagne qui verrait là un avantage plutôt qu’un inconvénient. Le fait d’avoir dépassé le stade de la compétition, me permet maintenant de mieux comprendre et de soutenir une femme en plein dans le feu de l’action, se battant encore pour sa carrière. Elle peut compter sur un appui de taille, sur une vaste expérience et une compréhension hors du commun que je n’aurais pas pu offrir alors que moi-même je me battais pour me faire une place au soleil. Où es-tu, toi qui saurais m’aimer dans ces conditions?
Savoir tourner la page.
J’ai passé toutes ces années dans cette organisation que j’ai aimé de toutes mes forces. J’ai connu des joies et des peines, des difficultés incroyables et des satisfactions extraordinaires. J’ai atteint tous mes objectifs et jamais je suis allé au travail ne serait-ce qu’une journée, à reculons. J’étais toujours très content de me rendre à mon bureau et je considère avoir été choyé car j’ai occupé des fonctions exceptionnelles. J’avais un poste décisionnel. J’avais du pouvoir pour faire de grandes choses. Je considère qu’avec mon équipe nous en avons fait de nombreuses. Je n’oublierai jamais ces années. Je ne veux surtout pas les oublier, ni les gens avec qui j’ai eu des contacts privilégiés. Mais c’est terminé. J’ai fait mon temps et les autres qui restent ont le leur à terminer, leurs preuves à faire. Ainsi va la vie. Je ne mettrai rien de côté mais comme disait Mike Bossy à Jean-Pierre Coallier lors d’une entrevue à l’émission Ad Lib, il y a quelques années:
– » J’ai joué dans la ligue nationales durant vingt ans, maintenant c’est terminé, j’ai tourné la page et j’ai décidé de faire autre chose.
Je fais de nouvelles choses car il y a autre chose que le hockey dans la vie. Je ne renie pas pour autant mes années de hockeyeur.
La porte est fermée. »
Je pense la même chose maintenant. La job c’est terminé, vive la retraite! Je passe à autre chose, à ces choses que je rêvais de pouvoir faire un jour si jamais je me rendais à ma retraite. Nombreux sont ceux qui n’ont pas eu cette chance. Il m’aura fallu cependant plus de trois ans pour être capable de faire face à ce changement incroyable. Je crois important que ceux et celles qui s’apprêtent à poser le geste sachent que ça ne doit pas les empêcher d’agir. Le courage ce n’est pas d’agir en l’absence de la peur mais d’agir malgré la peur. Je ne regrette rien. Ce qui fut difficile le fut à cause de moi, de ma façon de faire face à la réalité. Nous nous rendons toujours la vie difficile. Sachant cela pourquoi ne pas profiter de l’expérience des autres pour éviter de souffrir inutilement. Le temps est un grand guérisseur. Heureusement, car il faut du temps pour obtenir un rendez-vous avec un médecin.
Trois ans et demi après avoir pris ma retraite et quatre ans après ma séparation, la vie a mis sur mon chemin, une femme extraordinaire. Exactement celle que je cherchais depuis longtemps et activement. C’est arrivé juste comme ça, soudainement, par hasard. Je la cherchais partout, souvent très loin. Pourtant elle était tout près, travaillant avec ma fille. Heureusement j’étais prêt à l’accueillir. J’étais libre car j’avais compris qu’il fallait demeurer disponible dans l’attente d’une rencontre idéale. Je refusais d’avoir une compagne juste pour contrer l’ennui. Tout ou rien était ma devise. Tout vient à point à qui sait attendre et surtout à qui demande à la vie de lui apporter le maximum. Elle est jeune, belle, en forme, elle a un travail qui la passionne, qui la fait bien vivre. Elle est ricaneuse, enjouée, drôle, gentille, bref je ne lui ai pas trouvé de défaut. Mais le plus important c’est qu’elle m’aime pour ce que je suis, tel que je suis, avec mon temps libre qu’elle considère que j’ai gagné justement. Elle m’aime avec mes kilos en trop, mon caractère, mes qualités de chef-cuisinier. C’est moi qu’elle aime et c’est totalement réciproque. Maintenant, je suis heureux et je considère que la vie est belle quand on est retraité et qu’on peut enfin prendre du bon temps et faire les choses qu’on a toujours rêvé de faire quand le temps nous manquait.
Mais les jaloux sont toujours là qui nous guettent. Je sais que le bon triomphe toujours. Je demeure serein et optimiste.
Après tout, j’ai ce qui compte le plus au monde: l’Amour.